Je n’en démords pas, cet écrivain est une lumière. Dans n’importe quel blog on vous dirait “morceaux choisis”, j’avancerais simplement : débrouillez vous avec cela.
Je ferais un jour la liste des gens que j’ai aimés et qui auront le droit de prononcer mon nom.
D’abord, les conversations m’ennuient. Alors plus de conversations, plus de conversations ennuyeuses. Je ne tolèrerais que les manoeuvres d’approche. Comme de toute façon il ne se dira rien qui mérite d’être dit, faisons simplement connaissance : je veux dire, ne sera autorisé que ce qu’il est convenu de se dire dans le premier mois d’une rencontre. Ensuite des romans, des concerts…
Incorrigible. Qu’est-ce qu’il y a d’admirable dans cette fille, à part le fait que tu ne la connaisses pas encore, et qu’elle te “délivre du langage” pour reprendre tes expressions pompeuses ? C’est qu’elle est admirable. Il n’y a pas que son visage qui soit le siège de son âme : l’attache de ses bras l’est aussi, chaque partie est en totalité. C’est comme si je refaisais une addition pour vérifier et que je tombais toujours sur le même résultat. Le désir ? Mais je ne sais même pas si c’est du désir. Je sais seulement que je peux renouveler la vérification autant de fois que je veux.
Ce 23 mars 1980, je jette un regard torve sur la réalité.
Alice est un prototype, et je suis l’heureux bénéficiaire de ce modèle unique, et qui revient trop cher pour qu’on puisse le fabriquer en série.
Le dialogue est à peu près aussi impossible entre un écrivain et un universitaire qu’entre un mérou et le directeur d’un centre océanographique.
N faisait partie de cette catégorie de teenagers qui sont comme le désordre, indescriptibles. Elle était tellement ravissante qu’elle en devenait alarmante. Aaron Debski, le célèbre metteur en scène, en avait vu d’autres, naturellement, mais il avait tout de même l’air inquiet. Il la regardait à la dérobée et, quand il la vit venir me parler, il s’approcha de moi et me demanda visiblement si j’étais inconscient ou désespéré. (…) Il eût l’air désolé et s’éloigna tristement, comme soudain fataliste.
Ce qu’il y a d’inquiétant, de décourageant, quand j’y repense, c’est que les jeunes filles que j’ai aimées à la folie, c’est à dire un mois ou deux - ensuite, elles partaient, tout simplement, elles disparaissaient, ou bien elles se montraient tellement insupportables, elles semblaient m’accorder si peu d’importance que je refusais de les revoir - ces jeunes filles, quand d’aventure je les revois - et certaines sont mariées - n’ont pas l’air heureuses. Alors ?
Lire un livre exige que soit volé un moment de calme à l’agitation. Celui”ci est donc précisément écrit à l’intention des êtres agités et voleurs.
Ah oui, c’est cela : elles venaient l’accuser, s’expliquer définitivement avec lui - mais chacun des verdicts n’était bien sûr qu’un moment infime du procès qu’intentait l’espèce à des individus de son genre.
“-Tu ne nous as jamais aimées.
-Je vous ai trop aimées.
-Notre nombre suffit à prouver le contraire.
-Étais-je léger, une crapule, un joli coeur ?
-Même pas, tu étais pire que cela.
-Mais quoi ?
-Une crapule nous flaire, nous joue des tours pour ce que nous sommes : nous sortons grandies de ces aventures, nous nous connaissons chaque fois un peu mieux, nous élevons les enfants qu’ils n’ont pas reconnus : mais avec toi nous serions restées seules, tu nous prenais pour quelqu’un d’autre, tu renvoyais de nous une image si merveilleuse que cela en devenait un reproche vivant, tu ne savais plus t’arrêter.
A l’automne 80 (ceci noté après soirée R, Ritz et Chunga), j’aurai acquis une vision véritablement balzacienne du monde où je vis.
Depuis quelques mois, je m’entraîne à parler aux gens avec la voix contenue et précise d’un homme qui, surgi silencieusement derrière eux, leur appliquerait soudain un couteau sous la gorge en leur enjoignant de ne pas bouger, et leur donnerait des instructions. Rien en moi pourtant n’est menaçant, et mes propos sont le plus souvent anodins; cependant quelque chose, chez mes interlocuteurs, perçoit nettement, sans qu’eux mêmes s’en rendent compte, l’écho qui leur revient dans le dos. Avec le temps, je crois que cet exercice m’est devenu presque naturel, et ma voix a gagné en persuasion - en douceur également.